__ Mary CASSATT ___Peintre impressionniste___1843-1926 __

__ Mary  CASSATT ___Peintre impressionniste___1843-1926 __

Dominique BOUCHER collectionneur rencontre Mary CASSATT à Beaufresne à la fin de sa vie

Dominique BOUCHER 

rencontre

Mary CASSATT à la fin de sa vie et évoque avec elle ce tableau qu'il a acquis.

 

" La toilette "

 

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Difficile d’imaginer que ces yeux désormais éteints ont été libres et originaux dans leur regard porté sur l’univers intimiste et bourgeois de ces trente-cinq dernières années. Enfouie dans un vieux voltaire d’acajou, la vieille demoiselle attendait que je vinsse à la rencontre de cette main qu’elle tendait au son de mes pas, fragile, presque tremblante. Je m’étais servi de l’entremise de Degas pour obtenir ce rendez-vous au Château de Beaufrène…

 

Ma découverte de la peinture d’Edgar Hilaire Germain et Degas remontait à 1874, lors de la première exposition des impressionnistes à la Galerie Durand-Ruel, à laquelle il participait. Mais ce ne fut que six ans plus tard que je fis l’acquisition de deux de ses œuvres : dessins sur papier rose, l’un représentant une ballerine vue de dos, l’autre une autre rattachant son soulier. Quelques années plus tard, au cours d’une conversation et d’une manière plutôt fortuite, il m’entretint du travail de Mary Cassatt, la seule artiste américaine de l’école impressionniste, qui avait été son élève, et qu’il avait encouragée dès 1874 à exposer au Salon de Paris. Quoi que fût son enthousiasme, j’en restais là.

 

En 1893, à l’invitation de Durand-Ruel, je faillis tomber en pâmoison devant une  œuvre intitulée : « La toilette ». Malgré mon insistance, le marchand fut bien en peine de me présenter l’artiste… quelque imprévu l’ayant éloignée de la galerie jusqu’au lendemain, et j’avais le soir même à prendre un train pour Londres. Un mois plus tard, dès mon retour d’Outre-Manche, j’avais encore dans le cœur la vision charmante du tableau de Mary Cassatt, son auteur.

 

La taille ceinte d’un linge blanc, une fillette est assise sur les genoux d’une femme emmitouflée du cou aux pieds dans une longue robe à larges rayures. Les pieds de l’enfant trempent dans une bassine d’eau. Au premier plan, un broc en faïence… Rien dans le sujet qui eût de quoi révolutionner la peinture de notre fin de XIXe siècle, non… Ce qui m’avait bel et bien troublé, c’était la force de la relation entre les deux êtres de cette composition. Mère ou gouvernante peu m’importait, la femme montre une infinie douceur à l’attention de l’enfant, et l’enfant une confiance apaisante dans cette femme. Un jeu de mains au travers duquel passe l’éventail des sentiments révélés : une main douce et câline qui apprivoise au contact de l’eau un peton ; une menotte qui gratouille un genou, marque d’une certaine méfiance à l’égard de l’eau ; une autre main qui enlace les petites hanches, rassurante, protectrice, avec une douce fermeté ; une autre menotte qui prend appui sur un genou, à peine contractée, mais prête au moindre doute à s’agripper. Ce tête-à-tête parlant : l’enfant concentrée sur les paroles caressantes de la femme, l’enfant taisant et calmant sa crainte à la mélodie d’un murmure ; la caresse, la chaleur du front adulte sur l’oreille enfantine, amenuisant la froideur de l’eau. Ces regards enfin : l’un crispé, l’autre attentif, convergeant vers la menace liquide.

 

L’été 1895, je montais sur l’enchère de mon voisin de chaise et emportais dans mon hôtel particulier « La toilette ». J’aurais mis jusqu’à ma dernière chemise. Mais des années durant je dus poursuivre de mes assiduités tous les salons et toutes les galeries où exposait Mary Cassatt, à seule fin de la rencontrer, lui exprimer tout mon bonheur. Sans doute aucun un mauvais génie s’ingéniait à m’empêcher de l’approcher. Il suffisait que j’entrasse par une porte pour qu’elle sortît par une autre ; que je débarquasse de quelque quai pour qu’elle en empruntât quelqu’autre ; que je lui envoyasse un télégramme annonçant mon arrivée pour que j’en reçusse un m’avertissant d’un contretemps : une mauvaise fièvre, un lointain parent parti de la grippe espagnole, un couple d’amis s’installant à l’improviste… Bref ! J’en étais venu à m’interroger sur la raison qui poussait l’artiste à m’éviter. À l’occasion d’un périple en Baie de somme, j’avais fait une halte à Saint-Valéry-sur-Somme, où je rendais visite à Degas, déjà atteint physiquement et terriblement seul. Lui expliquant mon vœu le plus cher, il avait accepté de dépêcher un courrier au Château de Beaufrène, intercédant en ma faveur et suppliant sa vieille amie de me recevoir. La prière du vieux peintre avait été entendue…

 

… Je baisais délicatement la main tendue. Mais plus que le vide des yeux qui m’avait saisi dès mon entrée dans ce petit salon trempant dans l’obscurité, la froideur des doigts que je frôlais m’emplit de désolation : la mort, à pas de loup, approchait. Cette main qui avait tenu ferme le pinceau, des années et des années, ces yeux qui avaient été le prisme par lequel l’artiste nous avait transmis sa passion pour l’harmonie des couleurs et de la lumière, pour les femmes et leurs enfants, étaient déjà exsangues. Pourquoi les démons jouaient-ils de si vilains tours aux âmes méritantes ? Mary Cassatt me fit asseoir à ses côtés, comme si elle eût craint que face à elle je ne me perdisse dans sa propre nuit. Malgré sa cécité, malgré la faiblesse de sa voix, et bien que recroquevillée sur elle-même, elle savait encore captiver le rare visiteur.
« Ainsi vous êtes parvenu à vos fins. Si ce n’avait été par amitié envers ce pauvre Edgar, vous ne seriez pas là. J’ai appris, pour sa vue. Serait-ce notre lot à tous ? Quel mal avons-nous fait pour mériter une si terrible punition ?
- Sans doute quelque dieu jaloux, ne pouvant se faire à l’idée de ne voir ce que vous-même voyez…
- Je n’ai pas été sa rivale. Ne l’a-t-il pas compris ? Les dieux créent, jugent… Je n’ai fait que proposer des amendements à cette création divine, j’ai tenté de la dépouiller de son orgueil pour la revêtir d’humanité, peut-être d’humilité. Était-ce un si grand crime ? »
Quels mots eussent été un baume sur les plaies de ce cœur dévoré par le doute ? Comment faire comprendre à Mary Cassatt que ses yeux s’étaient usés sur la toile, travaillant sans relâche, jour et nuit, fouillant la couleur à la pâle lueur des chandelles, et qu’ils ne tiraient leur mal d’aucune faute de son esprit ? Nous avions, nous aurions éternellement besoin de la vision de ces peintres qui, mettant à nu leur âme, cultivent et élèvent notre pensée. Il fallait bien ne point se satisfaire de ce monde tangible, mais quel prix à payer pour ceux qui nous en manifestaient les arcanes ?
« Non, Madame, point de crime. Mais un grand bonheur, que quelques-uns vous doivent. Je suis de ceux-là.
- Je vous ai procuré du bonheur, moi ?
- Il n’y a pas un jour où je ne vous en suis reconnaissant.
- Et qu’ai-je fait de si particulier pour que vous me deviez tant ?
- Une
œuvre remarquable. Que je me suis autorisé à acquérir. Le tableau me suit partout, y compris dans mes voyages les plus longs.
- Et quel est-il ?
- « La toilette »… Vous souvenez-vous de cette peinture ?
- Ah ! Celle-là… Naturellement je m’en souviens. Il ne me reste que cette faculté : le souvenir.
- Question idiote, pardonnez-moi. Cependant, vous n’en semblez guère satisfaite…
- Si vous êtes venu pour me parler de mon travail passé, je crains que vous n’ayez fait une longue route pour rien.
- Merci… Je désirais vous remercier d’avoir eu le génie de cette
œuvre… Uniquement vous remercier…
- N’êtes-vous pas un drôle de bonhomme ? Vous avez acheté un tableau, et vous voulez encore en remercier l’auteur ?
- Que pourrais-je faire de mieux…? »
Un silence se fit entendre. Je vis la main de Mary Cassatt chercher mon bras, s’y poser après une hésitation.
« Ne cherchez plus mon bon Monsieur… Ne cherchez plus… Aujourd’hui, je reçois bien plus que cette médaille de Chevalier de la Légion d’Honneur dont on m’honora naguère. Votre visite est la plus belle des récompenses…

 

Je quittais le parc du château, l’humeur mitigée. L’ivresse d’être parvenue au terme de ma quête, la tristesse de savoir que Mary Cassatt ne peindrait plus jamais. Il était vers les quatre heures. Un clocher voisin fit entendre un sinistre tocsin. Nous étions le 1er août 1914.

 

Le lendemain matin, dans le train qui me ramenait vers Paris, chaque compartiment débordait des hommes répondant à la mobilisation générale. Trois jours plus tard, la fleur au fusil, ils monteraient au front.

 

Chahuté par le tangage du wagon sur les rails, remué par les chants de guerre repris en chœur des quatre coins du long convoi, je me disais qu’au moins Mary Cassatt ne verrait pas l’horreur qui attendait les peuples de la vieille Europe.

 

Dominique BOUCHER

 

  



25/04/2014
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